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Nous publions ici l'intégralité d'un long mais très intéressant article, entre reportage et analyse politique, paru dans le grand quotidien belge La Libre Belgique et signé par Pierre Piccinin, professeur d'histoire et de sciences politiques et conférencier belge. Pierre Piccinin rend compte de son tout récent voyage en Syrie : il a visité Damas et sa région, mais aussi les villes "à problèmes" comme Deraa, Homs et Hama, ou encore  Jisr al-Choughour, que les médias occidentaux décrivent ordinairement comme des [...]

"Le gouvernement syrien bénéficie d'une réelle adhésion de la part d'une fraction non négligeable de la population"

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Pierre Piccinin : un mouvement de contestation « limité et tout à fait minoritaire »

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Pierre Piccinin : une analyse différente - et de visu - de la situation syrienne

Pierre Piccinin : une analyse différente - et de visu - de la situation syrienne

Nous publions ici l’intégralité d’un long mais très intéressant article, entre reportage et analyse politique, paru dans le grand quotidien belge La Libre Belgique et signé par Pierre Piccinin, professeur d’histoire et de sciences politiques et conférencier belge. Pierre Piccinin rend compte de son tout récent voyage en Syrie : il a visité Damas et sa région, mais aussi les villes « à problèmes » comme Deraa, Homs et Hama, ou encore  Jisr al-Choughour, que les médias occidentaux décrivent ordinairement comme des cités interdites ou sous couvre-feu. P. Piccinin tient à préciser qu’il a pu circuler dans le pays « sans aucune entrave » et qu’il a pu se rendre partout librement, ne rencontrant ça et là que de banals contrôles routiers qui l’ont toujours laissé passer, et n’ayant jamais eu à rendre de comptes ni à subir d’accompagnateur officiel.

Et de ce voyage sans entraves dans un pays agité, P. Piccinin tire ce témoignage, et une analyse, très différents de la vulgate manichéenne répétée quotidiennement par la plupart des journalistes et spécialistes occidentaux. D’abord, il marque bien les spécificités de la situation syrienne, qui n’a guère à voir avec celle que connaissent l’Egypte, la Tunisie ou la Libye, regroupés médiatiquement dans le fourre-tout dit du « Printemps arabe », par paresse intellectuelle ou illuminisme « démocratique ».

D’emblée, P. Piccinin rappelle deux ou trois faits primordiaux :

-d’abord le mouvement de contestation « reste limité et tout à fait minoritaire » et ajoute même Piccinin, « il s’est rapidement essoufflé et est aujourd’hui presqu’anecdotique ».

-ensuite, on doit bien distinguer entre les manifestations pacifiques et les révoltes « parfois armées ». Ces dernières, expliquer M. Piccinin, « ne se sont pas généralisées à tout le pays », se limitant à deux secteurs bien délimités : l’un à l’ouest d’Alep, le long de la frontière turque – c’est notamment là où se trouve la ville de Jisr al-Choughour, tristement médiatisée par des massacres de policiers -, l’autre à l’extrême sud-ouest « autour des villes de Deraa (d’où est partie la contestation en mars, Ndlr), Bosra et Souweyda ». Pierre Piccinin pointe un troisième foyer de tension, isolé mais important, à Hama, fief des Frères musulmans. Et l’auteur de consacrer un développement à la situation particulière de Hama, où l’on verra qu’il ne donne nullement dans la langue de bois pro-Bachar. P. Piccinin montre bien que les mouvements de contestation violente ont eux-mêmes des origines et des motivations diverses, religieuses, communautaires et/ou sociales, des Frères musulmans aux Druzes, en passant par certains éléments turcomans instrumentalisés par Ankara. Il ajoute que cette, ou plutôt ces guérillas urbaines n’ont pas « le soutien complet de la population ». 

-Enfin le régime tant décrié de l’extérieur « bénéficie du soutien de plusieurs communautés  » : la quasi-totalité des chrétiens (10% de la population), mais aussi, au moins de façon « passive », l’essentiel des Kurdes, des chiites et, bien sûr, des alaouites, soit, selon l’estimation de P. Piccinin, quelque 40% de la population syrienne. Sans compter les 500 000 réfugiés palestiniens accueillis depuis des dizaines d’années par la Syrie. A quoi s’ajoute « une large partie de la bourgeoisie sunnite, laquelle se félicite des mesures économiques promues par Bachar al-Assad depuis son accession à la présidence ». Et puis les cadres – grands et petits – de l’armée. Cela finit par faire du monde, et même une majorité. Dès le début de son article, Piccinin rappelle, à ce sujet, les »gigantesques manifestations de soutien au gouvernement ».

En revanche, P. Piccinin ne pense pas que la Syrie soit victime d’un complot, ou aux moins de manoeuvres, des Etats-Unis et d’Israël : selon lui, la Syrie de Bachar, même officiellement hostile à l’Etat hébreux et son protecteur américain, demeure un élément de stabilité, et donc de sécurité pour Israël, quand l’Egypte post-Moubarak est « imprévisible. En outre, Piccinin fait valoir que Damas peut jouer les go-beetween entre Washington et Téhéran. Les arguments sont recevables en théorie, mais force est de constater que Washington a accru sa pression ces dernières semaines sur le régime et ne cesse d’envoyer des signaux à son opposition, y compris, comme à Hama, la plus radicale. Enfin, les Américains n’avaient pas, a priori, un intérêt évident à renverser Saddam Hussein pour lui substituer une démocratie communautaire qui donnerait inévitablement le pouvoir aux chiites, alliés de Téhéran…

Reste que seul rappel des éléments précédents, à vrai dire fondamentaux, suffit à faire de l’article de Pierre Piccinin une sorte d’ovni journalistique en Belgique comme en Occident, et donne, par contraste, la mesure de la médiocrité et du sectarisme de la plupart des intervenants de notre paysage médiatique, qui préfèrent s’abreuver des communiqués invérifiables – et invérifiés d’ailleurs – d’officines liées aux plus radicaux des adversaires – syriens ou étrangers – du régime de Damas. A quand une telle analyse dans les pages « Libres opinions » du Figaro, du Monde ou de Libération ?

Les analyses et conclusions de l’auteur sont étayées, il faut le rappeler, par ses nombreux déplacements et contacts à travers les zones essentielles du pays. On nous permettra de penser que témoignage vaut largement les communiqués d’un Rami Abdel Rahmane et de son « Observatoire » borgne, myope ou carrément aveugle suivant les circonstances…

 

 

Syrie - Vicissitudes et réalités du « Printemps arabe » (La Libre Belgique, 15 juillet 2011) - Texte intégral

 

 

À Deraa, la statue du Cheikh Saleh al-Ali se dresse face aux gigantesques portraits d'Hafez et Bashar al-Assad, serrant dans son poing les fleurs desséchées du Printemps arabe                                                                                                                                   ©  photo Pierre PICCININ- juillet 2011

 

L’ordre règne à nouveau dans le sud… À Deraa, le fief de l’insurrection, seuls quelques barrages routiers, où une poignée de fantassins, harassés par le soleil de l’été, agitent la main pour presser le passage des automobiles, rappellent qu’il s’est probablement là passé quelque chose…

À l’entrée de la ville, la statue du Cheikh Saleh al-Ali, qui avait conduit la révolte arabe contre le colonisateur français en 1918, se dresse -ironie du sort- face aux gigantesques portraits d’Hafez et Bashar al-Assad, serrant dans son poing les fleurs desséchées du Printemps arabe.

 

par Pierre PICCININ, en Syrie (juillet 2011)*

Syrie - vignetteLe cas des révoltes qui agitent la Syrie depuis le début du mois de février vient ajouter ses spécificités à un « Printemps arabe » devenu déjà très complexe et divers, et dont le bilan s’éloigne de plus en plus de l’image simpliste qu’en avaient forgée maints observateurs euphoriques, celle d’une « vague révolutionnaire démocratique déferlant sur tout le monde arabo-musulman », de Rabat à Téhéran.

 

 

 

carte syrie

Pendant que le Yémen et la Libye s’enfoncent dans la guerre civile, guerre de clans et de tribus, guerre des chefs aussi, avec, dans un cas, l’interventionnisme des monarchies du Golfe et, dans l’autre, l’ingérence de l’Occident, alors que les « révolutions » égyptienne et tunisienne ont la gueule de bois et peinent à se débarrasser des establishments moubarakiste et benaliste qui contrôlent encore tous les rouages de la société et de l’État, tandis que le Bahreïn et, à présent, le Maroc (plus modestement) répriment la contestation dans la violence, la Syrie offre une autre variante encore de ce « Printemps arabe », qui détrompe l’analyste et démontre combien le monde arabe est pluriel et multiple. Bien loin du cliché véhiculé et appliqué partout sans nuance, le cas syrien, pas plus qu’en Libye ou ailleurs, ne saurait être décrit comme la révolution et l’élan démocratique d’un peuple opprimé déterminé à renverser une féroce dictature (celle de Bashar al-Assad et du parti Baath), vision que démentent, entre autres éléments, les gigantesques manifestations de soutien au gouvernement, qui bénéficient d’une réelle adhésion de la part d’une fraction non négligeable de la population et ne sauraient être expliquées simplement par les velléités propagandistes du régime.

Certes, on ne peut pas nier l’émergence d’une société civile et d’un mouvement revendicatif exigeant la démocratisation des institutions : des manifestations ont eu lieu dans la plupart des grandes villes du pays. Mais ce mouvement reste limité et est tout à fait minoritaire ; il s’est rapidement essoufflé et est aujourd’hui presqu’anecdotique. C’est-à-dire que les manifestations ne rassemblent plus guère que quelques centaines, voire quelques milliers de personnes, et restent cantonnées à des quartiers très en périphérie des grandes villes. Cela dit, les 4 et 5 février déjà, un appel à se rassembler pour une immense manifestation à Damas avait circulé sur Facebook, mais il n’avait été que fort peu suivi et s’était soldé par un lamentable flop. D’autres cas similaires ont été épinglés depuis…

Ce mouvement existe donc, mais il ne constitue cependant pas le moteur des révoltes en Syrie, qui procèdent moins d’un soulèvement populaire à la tunisienne ou à l’égyptienne que des enjeux régionaux et idéologiques liés aux différents mouvements politiques, communautés et confessions qui structurent la population syrienne, enjeux auxquels se superposent en outre les intérêts des voisins saoudiens, israéliens et iraniens, états-uniens aussi, à une échelle internationale.

Sur le plan intérieur, d’abord, il faut donc bien faire la différence entre les manifestations pacifiques et les révoltes, parfois armées et qui ont motivé une intervention militaire.

Les révoltes, violentes, mais très localisées, ne sont en effet pas généralisées à tout le pays et n’ont concerné que deux territoires bien délimités situés, l’un, à l’ouest d’Alep, le long de la frontière turque, et, l’autre, à l’extrême sud-ouest, autour des ville de Deraa, Bosra et Souweyda. Un troisième foyer s’est aussi déclaré dans la ville de Hama, ville très religieuse et fief des Frères musulmans syriens.

Mais chacun de ces territoires s’est insurgé pour des raisons différentes, et différentes aussi des motivations des manifestants réclamant des réformes démocratiques.

Très puissants en Syrie et idéologiquement ultra-radicaux, les Frères musulmans syriens représentent probablement la branche la plus intransigeante de ce mouvement au Moyen-Orient, bien moins accommodants que leur équivalent égyptien par exemple.

 

©  photo Pierre PICCININ- juillet 2011

©  photo Pierre PICCININ- juillet 2011

Profitant des troubles qui touchent la Syrie, ils ont relancé la révolte qu’ils avaient déjà soulevée à Hama, en 1982, contre Hafez al-Assad (le père de l’actuel président), qui avait réprimé l’insurrection dans le sang (on estime le bilan de la répression de 1982 entre dix et trente mille morts ; les Frères musulmans avaient déjà tenté d’assassiner Hafez al-Assad en 1980).

L’armée a répondu aux grandes manifestations organisées à Hama par des incursions dans la ville, dans le but d’arrêter les meneurs et les militants les plus actifs. Les habitants ont alors fortifié les entrées et les rues de Hama par des barricades de fortune et, à l’heure où nous écrivons ces mots, la ville, en quasi état de siège, cernée par des chars d’assaut, est aux mains de ses habitants, qui poursuivent leurs manifestations, sur la grande place située à l’entrée de la ville, au bas de la longue avenue al-Alamhein, où l’on peut voir les traces des violents heurts qui ont opposé l’armée et les contestataires. Craignant une insurrection similaire aux événements de 1982, le gouvernement a d’emblée fait usage de la force pour anéantir un éventuel soulèvement. Par la suite, les manifestants de Hama refusant toute forme de violence, les autorités ont, semble-t-il, choisi le pourrissement. Cantonnée tout autour de la cité et dans les villages avoisinants, l’armée, forte de plusieurs dizaines de blindés prêts à intervenir le cas échéant, n’entre plus dans Hama, où le seul portrait de Bashar al-Assad encore en place est celui qui orne la façade du siège du parti Baath, dans lequel se sont retranchés les partisans du président, lesquels ne sont pas inquiétés par les manifestants qui veulent maintenir le caractère non-violent de leur mouvement.

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©  photos Pierre PICCININ- Hama, 15 juillet 2011

C’est sur cette place Alasi, le Tahrir Square syrien, qu’aboutissent les cortèges en provenance de tous les quartiers de Hama. Pour le moment, même si aucun observateur étranger n’est autorisé à se rendre sur les lieux, le gouvernement préfère éviter le bain de sang et renonce à l’affrontement. [1]

Plus au nord, dans l’orbite de Hama, dans la petite ville de Maarat-an-Nouman, l’opposition a par contre choisi de s’en prendre aux symboles du pouvoir : les portraits du président al-Assad ont été arrachés et le siège du parti Baath, pris d’assaut, a été incendié. Les forces de l’ordre ont cependant mâté la révolte. La vie a repris son cours normal et les graffitis hostiles au régime ont été recouverts d’un badigeon noir. L’armée a depuis lors quitté les lieux.

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Maarat-an-Nouman - ©  photo Pierre PICCININ- juillet 2011

Au sud-ouest, Deraa et le Djebel druze, dont les villes de Bosra et Souweyda, abritent une très large majorité de Druzes (courant de l’Islam hétérodoxe). Historiquement repoussée et concentrée dans cette région, le Djebel druze, la communauté druze, qui représente moins de 4% de la population syrienne, a toujours été écartée du gouvernement et socialement défavorisée. L’appel à manifester contre le pouvoir alaouite a été l’occasion pour elle de se révolter contre l’hégémonie de Damas. Parallèlement, une partie de la communauté sunnite de Deraa, région pauvre et abandonnée par Damas, s’est jointe à la contestation.

Au nord-ouest, la population est essentiellement composée de Turcomans, descendants de populations turques et parlant un dialecte turc. Leur nombre est difficilement estimable : au total, ils représenteraient 20 à 25% de la population syrienne ; ils sont également très présents à Homs, ville située plus au sud, où de violentes altercations ont eu lieu avec les forces de l’ordre. Soutenus par Ankara, des éléments de cette communauté revendiquent une autonomie régionale qui lui assurerait une certaine indépendance vis-à-vis du gouvernement central, revendication tout à fait contraire à la conception de l’État baasiste.

Si la révolte est presqu’éteinte à Deraa et dans le Djebel druze, il n’en est pas encore de même dans le nord-ouest. Toutefois (exception faite de Hama, fief de l’insurrection islamiste, où les Frères musulmans mobilisent encore les foules, et particulièrement le vendredi, à la sortie des mosquées), on n’en est plus aux grandes manifestations qui avaient rempli la rue de milliers de personnes. La fermeté du pouvoir a en effet découragé les velléitaires des premiers jours : la contestation se traduit désormais par des actions ciblées, par lesquelles des groupes de quelques centaines d’activistes, quelques dizaines seulement parfois, dont plusieurs sont armés, comme nous avons pu le constater à Homs notamment, s’emploient, lors de sorties nocturnes, à entretenir un état de tension et d’instabilité; il arrive régulièrement que les soldats (pour la plupart de jeunes conscrits) ripostent dès lors, et que l’on dénombre des morts parmi les « manifestants ». Et il est bien difficile de déterminer dans quelle mesure et dans quelles proportions ces bandes armées sont constituées de militants autonomistes et/ou de citoyens soucieux de démocratiser le régime.

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©  photo Pierre PICCININ- juillet 2011

Quoi qu’il en soit, cette guérilla urbaine n’a pas le soutien complet de la population, qui qualifie les troubles qu’elle génère de « problèmes », la conséquence en étant la fermeture régulière des commerces, volets de fer tirés, « pour protester contre le gouvernement », selon l’opposition, par « crainte du vandalisme », selon les personnes rencontrées dans les souks de Homs.

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Palmyre - ©  photos Pierre PICCININ- juillet 2011

C’est que la conjoncture syrienne présente un point commun avec l’Égypte et la Tunisie : les touristes ont complètement déserté le pays. Les hôtels et les restaurants, les sites archéologiques, les musées, les échoppes des vieilles villes de Damas et Alep, tout est vide. Les bédouins ont dressé leur tente entre les colonnades de Palmyre et pas une âme, pas davantage que dans les ruines de Carthage, ne foule désormais les antiques pavés d’Apamée. Mêmes si les Syriens dépendent moins du tourisme que les Égyptiens ou les Tunisiens, la population concernée commence à durement ressentir la crise et se lasse des désordres.

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Jisr-al-Suhgur - ©  photo Pierre PICCININ- juillet 2011

Le long de la frontière turque, autour de Jisr-al-Shugur, ville qui a été le cœur de la révolte turcomane, la tension reste vive. La région a en effet été le cadre d’une contestation très violente. Á Jisr-al-Shugur, les opposants au régime baathiste ont attaqué des postes de police et plusieurs bâtiments publics ont été incendiés, dont, ici aussi, le siège du parti Baath. L’armée a répliqué avec non moins de violence, provoquant la panique et l’exil de centaines de familles, qui se sont réfugiées de l’autre côté de la frontière, en Turquie. Le nombre des victimes de la répression fut probablement très élévé.

Jisr-al-Shugur vit sous la loi martiale. C’est la seule ville du pays dans ce cas. L’armée y est déployée, ainsi que dans toute la région. Des chars et des mitrailleuses fortifiées assurent chaque carrefour et le contrôle des véhicules est systématique. Néanmoins, l’insurrection est terminée.

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Deir-ez-Zor -  ©  photo Pierre PICCININ- juillet 2011

En revanche, à l’est, tout est redevenu serein sur les bords de l’Euphrate; et les nuits sont paisibles à Deir ez-Zor.

Trois groupes aux revendications bien distinctes, donc, et qui ne partagent pas nécessairement les préoccupations de l’opposition démocratique.

D’un autre côté, le régime bénéficie du soutien de plusieurs communautés, et notamment des Chrétiens (10% de la population), quasiment inconditionnellement supporters de Bashar al-Assad, surtout dans la région côtière, voisine de Hama, et plus particulièrement encore dans le contexte actuel. Les Chrétiens craignent en effet l’essor du courant islamiste radical, dont les intentions sont très claires : l’instauration d’une république islamique sans concession et l’éradication du christianisme et des courants musulmans considérés comme hérétiques.

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©  photos Pierre PICCININ- juillet 2011

Pour les mêmes raisons, le régime bénéficie aussi du soutien, à tout le moins passif, des Kurdes (bien que ces derniers soient en partie exclus socialement) et des communautés juive et musulmanes chiite et alaouite, de cette dernière dont est issue la famille du président Bashar al-Assad et qui représente environ 20% de la population syrienne. [2]

La Syrie est en effet un État laïc, où Chrétiens, Juifs et Musulmans, de manière générale, cohabitent en franche convivialité.

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©  photo Pierre PICCININ- juillet 2011

À ce bloc, qui représente presque 40% de la population syrienne, il faut encore ajouter une large partie de la bourgeoisie sunnite (courant majoritaire en Syrie), laquelle se félicite des mesures économiques promues par Bachar al-Assad depuis son accession à la présidence, le 10 juillet 2000.

Tournant le dos à la dimension éminemment socialiste du baasisme traditionnel, l’actuel président a autorisé la privatisation de plusieurs secteurs économiques et financiers, des banques notamment. Il a aussi favorisé le secteur du tourisme et celui des nouvelles technologies, rattrapant rapidement le lourd retard que la Syrie accusait dans ce domaine, comme, par exemple, celui de la téléphonie mobile et de l’internet. Des facilités douanières furent négociées avec la Turquie et divers partenaires, de telle sorte que, en quelques années seulement, un essor économique palpable a transfiguré les grandes villes, à commencer par la capitale.

La bourgeoisie, qui profite à présent du succès de cette politique, n’a certainement pas l’intention de ruiner ces acquis en laissant renverser le régime auquel elle les doit.

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©  photo Pierre PICCININ- juillet 2011

Bachar al-Assad a enfin le soutien de l’armée, dont la majorité des cadres sont des Alaouites, et de l’importante population de Palestiniens réfugiés (presqu’un demi-million, sur une population totale d’environ vingt millions), qui jouissent des mêmes droits que les citoyens syriens et possèdent leur propre milice, « l’Armée de Libération de la Palestine», reconnue par le gouvernement syrien.

Concernant la situation intérieure, force est donc de conclure, d’une part, que le régime, pour peu démocratique qu’il soit, fonde sa légitimité sur un consensus nécessaire et dont la majorité des Syriens est bien consciente et, d’autre part, que, s’il existe une aspiration de la classe moyenne à la démocratie, les troubles les plus importants sont le fait de protagonistes dont les objectifs divergent et n’ont que peu à voir avec la démocratisation du régime.

De fait, à l’exclusion des fiefs rebelles, partout ailleurs dans le pays, règne un calme plat.

On ne rencontre quasiment aucun barrage sur les routes et l’armée comme la police sont presqu’absentes du paysage.

Bien sûr, à Damas comme partout, des rixes épisodiques ont lieu dans les faubourgs. En outre, la traditionnelle manifestation du vendredi, qui ne réunit que quelques milliers de contestataires, succède à la prière, à la sortie des mosquées. L’événement n’a pas à proprement parler d’impact sur le régime. Il est cependant l’occasion de provocations et d’échauffourées parfois très violentes, qui se soldent par des tirs, voire des morts.

Mais, cela mis à part, chacun vaque à ses occupations et, partout, sont fièrement arborés les portraits du président Bashar al-Assad et de son père, Hafez, à chaque coin de rue, au milieu de chaque rond-point, à l’entrée de chaque ville, devant chaque édifice public, sur les casquettes, sur les t-shirts, sur la porte de chaque commerce, dans chaque boutique du souk, sur les lunettes arrières des automobiles, parfois en compagnie de l’effigie d’Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah… Personne ne les arrache, personne ne les mutile, personne ne s’en départit.

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©  photo Pierre PICCININ- juillet 2011

Sur le plan extérieur, ensuite, il serait faux d’affirmer que les révoltes feraient l’affaire d’Israël et des États-Unis et seraient attisées par ces deux puissances, voire, comme l’ont soutenu certains analystes, que les événements seraient le résultat d’un « plan de déstabilisation de la Syrie » fomenté par Washington.

Certes, la Syrie, alliée traditionnelle de l’Iran, hostile à l’hégémonie états-unienne sur le monde arabe, ne peut (pouvait) pas être qualifiée d’allié privilégié de Washington. De même, la Syrie, le seul des États arabes qui, avec celui du Liban, n’a jamais renoncé à la lutte contre l’occupation israélienne de la Palestine (officiellement et en paroles, du moins), bénéficie aussi du soutien du Hezbollah et de la sympathie de la résistance palestinienne, mais également de celle des populations de la région, de manière générale, pour qui la Syrie demeure le champion de la cause arabe.

Cependant, pour les États-Unis, d’une part, la Syrie, proche de Téhéran, pourrait constituer un intermédiaire intéressant entre l’Amérique et l’Iran. C’est pourquoi la Maison blanche a poussé son allié saoudien à tendre la main à Bashar al-Assad, en lui proposant un partenariat économique, tandis qu’elle jouait son nouvel allié français, qui encouragea la création d’un tribunal onusien à la suite de l’assassinat du premier ministre libanais Rafiq Hariri, en 2005, orientant d’emblée l’enquête vers les services secrets syriens. L’objectif de cette politique de la carotte et du bâton n’a pas échappé à Bashar al-Assad, qui a immédiatement saisi la main tendue, entamant ainsi le chemin vers le retour en grâce. La réussite de la manœuvre ne saurait être mise en péril par les révoltes actuelles, d’où le non-interventionnisme états-unien, qui laisse la répression se poursuivre, se contentant de condamner du bout des lèvres.

D’autre part, le gouvernement de Bashar al-Assad assure le statu quo à l’égard d’Israël (paradoxalement au discours officiel de Damas, mais en réalité et en actes en tout cas) : depuis le début des négociations sur le Golan, en 2007, et la perspective de la restitution de ce territoire à la Syrie contre un accord de paix, Damas a scrupuleusement contrôlé sa frontière et assuré la tranquillité à son voisin hébreux. Israël ne peut donc que se féliciter de la stabilité politique en Syrie et dudit statu quo, qu’un renversement de régime risquerait plus que probablement de remettre en question.

Si al-Assad était renversé, outre le règne de la division et l’instabilité, c’est l’islamisme radical effectif qu’il faudrait craindre. « Plutôt Al-Assad que ces gens-là », doit-on se dire, dès lors, dans certaines chancelleries.

Sans aucun doute, le « Printemps arabe », en Syrie, n’a été qu’un mirage, interprété, à tort, à l’aune des expériences tunisienne et égyptienne ; les autorités sont sûres d’elles ; tout est calme à Damas ; et le président al-Assad a encore de beaux jours devant lui.

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©  photo Pierre PICCININ- juillet 2011

Il nous apparaît important de préciser que j’ai pu circuler à travers tout le pays sans aucune entrave et me rendre partout librement, y compris à Homs et Deraa, mais aussi à Hama, ville en état de siège, les principaux centres de la contestation. J’ai traversé plusieurs barrages routiers et contrôles, où j’ai dû présenter mon passeport belge, mais, à aucun moment, il ne m’a été demandé de faire demi-tour. J’ai donc pu observer toutes les places qu’il me semblait utile de visiter. J’étais seul dans mon véhicule. Jamais les autorités ne m’ont approché ni n’ont exigé que je sois accompagné. Je n’ai jamais dû rendre compte de mon itinéraire, ni le soumettre à aucune approbation, ni en informer préalablement les autorités.

[1] Contrairement aux informations diffusées par la plupart des médias sur base de la dépêche de l’AFP, la manifestation de Hama, le 15 juillet, n’a pas réuni 500.000 personnes. En fonction d’une estimation, bien évidemment toujours difficile, nous pouvons considérer une participation de 15.000 à 30.000 personnes au plus (la ville de Hama comprend 370.000 habitants). Le million de manifestants en Syrie annoncé le 15 juillet par l’AFP, journée présentée comme celle ayant connu la mobilisation la plus forte depuis le début des événements, est un non-sens complet : on peut envisager le nombre des manifestants, au total, à un peu plus d’une centaine de milliers et guère davantage. Le nombre de victimes avancé est lui aussi sujet à caution. Presqu’aucun observateur étranger n’étant plus présent en Syrie, la source quasiment unique des médias est « l’Observatoire syrien des droits de l’homme »(OSDH), dont les bureaux ne se trouvent pas en Syrie, mais à Londres. Sous cette étiquette, on trouve une organisation politique dissidente dont le président, Rami Abdel Ramane, est un proche des Frères musulmans. Selon cette même source, il y aurait eu 450.000 manifestants à Deir ez-Zor (L’Humanité, 15 juillet 2011); or, cette ville comprend 240.000 habitants. A propos du nombre des manifestants, lire : Syrie. Un million de manifestants. Vraiment?, Investig’Action, 17 juillet 2011.

[2] Les pourcentages présentés sont le résultat d’estimations : la Syrie est un État laïc; la religion et l’appartenance communautaire (ni non plus l’origine ethnique) ne figurent pas sur la carte d’identité des citoyens et ne font pas l’objet de recensement.

Lien(s) utile(s) : La Libre Belgique.

RSR ( Radio Suisse Romande) – Le forum – Le 19 juin 2011 en direct à 18h50

Lire aussi :

Entretien avec Pierre Piccinin : à propos du « Printemps arabe »… (propos recueillis par Lina KENNOUCHE - Al Balad, 9 juillet 2011).

© Cet article peut être librement reproduit, sous condition d’en mentionner la source (http://pierre.piccinin-publications.over-blog.com).

Par Pierre PICCININ


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4 commentaires à “Pierre Piccinin : un mouvement de contestation « limité et tout à fait minoritaire »”

  1. Hourya Slimani dit :

    Il existe aussi une autre analyse très intéressante des évènements en Syrie,faite par Alastair Crooke ,fondateur de Conflicts Forum et ancien conseiller de Javier Solana ex chef de la politique étrangère de l’UE de 1997 à 2003.
    Vous pouvez lire la première partie en allant sur le site suivant :

    http://www.planetenonviolence.org/Le-Paradoxe-Syrien-Devoile-Premiere-Partie_a2463.html

    Comme l’article de Pierre PICCININ , celui-ci nous change de la lamentable daube qu’on peut lire ou voir dans nos médias.

  2. Aleph dit :

    « Damas a scrupuleusement contrôlé sa frontière et assuré la tranquillité à son voisin hébreux. Israël ne peut donc que se féliciter de la stabilité politique en Syrie et dudit statu quo, qu’un renversement de régime risquerait plus que probablement de remettre en question »

    Parce que Damas a ou a-t-il eu les moyens de faire autrement?

    Tout trouble à la frontière ne peut être qu’une occasion rêvée pour Israël afin de déclencher des bombardements aériens punitifs humiliants et très coûteux pour la Syrie au niveau de ses structures militaires et civiles qui n’auraient certainement pas été épargnées.
    C’est ce qui s’est passé en 2006 au Liban. Un incident frontalier et hop!

    Israël aurait peur de la division et de l’instabilité de son voisin syrien!
    On en rirait presque.
    Elle trouverait le moyen à terme de se déclarer attaquée, menacée dans sa sécurité par des terroristes à ses frontières et créerait une zone tampon jusqu’à l’Euphrate si ça lui chante avec l’appui de l’ONU, elle en a l’habitude.

    Je pense qu’il s’agit d’une fausse analyse de dire que Assad arrange Israël et les US. Il ne les arrange pas assez, loin de la.
    Quant à pinailler sur des points de détail pour dire caramba! il les arrange…c’est mal méconnaître le régime syrien qui sait lâcher un peu de leste et manœuvrer pour ne pas lâcher l’essentiel.

    Je ne suis pas un spécialiste mais cette analyse me semble naïve. Le non interventionnisme US peut tenir à d’autres raisons que l’auteur semble ignorer d’une manière très pérturbante. Pour ne citer que quelques unes :
    - Refus de la Russie et de la Chine de cautionner une résolution du conseil de sécurité de l’ONU condamnant les prétendues tueries perpétrée par le régime.
    - Enlisement de l’OTAN en Libye où les choses sont loin de se passer comme prévu.
    - Dossier brûlant de l’augmentation du seuil de la dette US venant à échéance le 2 août.
    - Présence d’une base navale Russe dans le port de Tartous. Excusez du peu!
    - Une attaque US devra être d’une très grande envergure et totalement destructive sous peine de voir les syriens de tout bord et de toute confession se souder autour du régime en place pour défendre leur unité et leur souveraineté. (y compris les frères musulmans)
    - Et j’en oublie certainement.

    Article d’apparence honnête et informatif mais la partie finale me gêne car elle me semble dés-informative alors que l’on vient juste de se détendre après avoir lu la première partie très informative et très bien développée.

  3. thierry B. dit :

    Sur une critique argumentée des propos très approximatifs de M. Piccinin, lire l’article de Thomas Pierret, spécialiste de la Syrie contemporaine et auteur d’un récent ouvrage sur Le baas et l’islam :

    http://www.lalibre.be/debats/opinions/article/674550/une-totale-meconnaissance.html

  4. K. al Kourdi dit :

    @Thierry B.

    Pierre Piccinin a répondu point par point à la critique de Thomas Pierret, et ce dans le journal « La Libre Belgique ». On trouvera cette réponse ici : http://www.lalibre.be/debats/opinions/article/676338/apres-avoir-ete-sur-le-terrain.html
    En lisant sa réponse, chacun pourra s’apercevoir que les propos de Piccinin ne sont pas aussi approximatifs que T. Pierret et vous voulez bien le croire !